Les accord secrets de Presbourg (1805)
Il existe dans l’histoire du tennis des coïncidences si précises qu’elles donnent envie de leur inventer une cause. Non pas une explication rationnelle, mais une mythologie. Une logique cachée. Un traité oublié.
Celle-ci commence à Austerlitz.
L'Autriche et la Russie, humiliées et revanchardes
En décembre 1805, Napoléon Ier, empereur de pique, allié du roi de trèfle d'Espagne, inflige une défaite historique aux armées coalisées de l’empereur de cœur d’Autriche et du tsar de carreau de Russie. Quelques semaines plus tard, les conséquences politiques de cette victoire sont scellées par le traité de Presbourg, signé dans l’actuelle Bratislava. Les forces en présence sont au nombre de quatre : les vainqueurs la France et son allié l'Espagne d'un côté, et les vaincus l'Autriche et la Russie de l'autre.
Mais dans l’ombre de ce traité officiel serait né un accord plus étrange encore.
L’Autriche et la Russie auraient conclu un pacte secret avec l'Espagne, dont les termes étaient clairs : prendre une revanche sur la France d'une manière ou d'une autre, presque sans avoir l'air d'y toucher, et sans que personne ne puisse les soupçonner d'avoir comploté. La difficulté était double : formaliser la manière d'agir, et saisir l'occasion de le mettre en application. Pendant longtemps cet accord resta à l'état théorique. Aucune traduction concrète dans les faits. Chacun cherchait comment le mettre en pratique, comment le rendre effectif.
La transition de la politique au sport
Mais l'histoire de l'Europe suivant son cours, les empires tombèrent et les frontières changèrent. Le traité, lui, aurait survécu autrement. Non plus dans les chancelleries européennes, mais dans un terrain plus discret : le sport.
L’accord aurait alors changé de forme. Il fallait en effet s'adapter avec pragmatisme aux évolutions culturelles. Le public vibrait toujours derrière leur nation, et les drapeaux étaient toujours brandis, mais plus seulement sur les champs de bataille. Dans les arènes modernes les gladiateurs combattaient avec pour seules armes des gants de boxe, des kimonos, des perches, des ballons, des balles, des raquettes.
Mais quel signe permettrait d’activer cet accord ?
Le souvenir choisi devait rappeler les premières limites de l’Empire napoléonien. Non pas les plaines glacées de Russie, mais la Méditerranée. Cette mer renvoyait à la campagne d’Égypte et à l’affrontement naval avec l’Angleterre, puissance maritime qui empêcha Napoléon de consolider son empire au-delà du continent.
Le symbole fut alors trouvé au début du XXe siècle.
C'est en 1973 que les choses se mirent enfin en place. Juan Carlos heritier de la couronne d'Espagne est en visite en France. Il tombe alors sur la une d'un journal français qui relate l'exploit de l'aviateur français Roland Garros à l'occasion des 60 ans de sa traversée en solitaire de la Méditerranée en avion. Or son nom était devenu entre-temps celui du tournoi parisien qui avait pris une importance grandissante à partir de 1925, 120 ans après Presbourg. Le souvenir de la Méditerranée était désormais gravé dans le tennis lui-même.
Les Espagnols firent comprendre aux autres nations pactisantes qu'il était donc possible d'agir sur les compétitions sportives pour concrétiser leur accord secret.
L’accord allait enfin pouvoir entrer en action.
Désormais, la victoire à Roland Garros d'un Espagnol, allié historique des Français au moment d'Austerlitz, activerait le protocole secret. Cet événement devait donc autoriser la suite : la victoire d'un Autrichien dans le tournoi du Grand Chelem qui suivrait. Et après le sacre autrichien, le trophée devrait obligatoirement être transmis à un Russe dès que la Terre aurait accompli un nouveau tour du soleil d’Austerlitz, soit lors de l'édition suivante de ce même tournoi conquis par l'Autrichien.
Les Autrichiens et les Russes étaient cependant sceptiques. Car le tennis espagnol n'était guère reluisant à l'époque. A la fin des années 70, les joueurs dominants étaient américains, suédois, argentins. Ils se disaient qu'il y avait encore loin de la coupe (des Mousquetaires) aux lèvres (de l'armada espagnole). Il fallait patienter, mais combien de temps ?
Le premier cycle : Bruguera - Muster - Kafelnikov
Le premier déclenchement connu survient finalement assez vite après cette décision, plus tôt que prévu sans doute, au milieu des années 1990.
En 1994, Sergi Bruguera remporte Roland-Garros pour la seconde fois d'affilée. C'est un Espagnol !
Aujourd’hui, voir un Espagnol gagner un Grand Chelem paraît presque banal. Mais à l’époque, l’Espagne n’est pas encore la puissance dominante qu’elle deviendra avec Rafael Nadal puis Carlos Alcaraz. Le geste de Bruguera a donc quelque chose d’initiatique : il donne le feu vert.
L’année suivante, Thomas Muster vient chercher le titre à Paris. L’Autriche est honorée conformément au pacte secret.
Puis, comme prévu, le trophée change de main un an plus tard. En 1996, Yevgeny Kafelnikov s’impose à Roland-Garros.
Espagne.
Autriche.
Russie.
Le cycle est accompli.
Longtemps, cette séquence paraît isolée. Une simple curiosité statistique perdue dans l’histoire du tennis. Puis le XXIe siècle arrive.
Nadal élargit le traité
Avec Nadal, l’Espagne cesse d’être une exception. Elle devient une force historique. Roland-Garros entre dans une autre dimension. Pour honorer les 200 ans du pacte secret auquel les Espagnols sont intimement liés depuis le début, le Majorquin ne ménage pas sa peine. Il enfile les titres comme des perles, jusqu’à faire de Paris son royaume personnel.
En 2019, il remporte le tournoi pour la douzième fois. Chiffre symbolique. Mais cette fois, Nadal semble comprendre que la vieille mécanique de Presbourg doit être relancée.
Seulement, la Méditerranée est désormais trop étroite pour lui. Il ne voulait plus se contenter d'une mer, il lui fallait un océan.
Alors il choisit l’Atlantique. En même temps, pourquoi un guerrier comme Nadal aurait choisi le Pacifique ? Nadal se pose en nouveau conquistador, tourné vers les Amériques, lui aussi.
Nadal se souvient d’un autre épisode napoléonien : la vente de la Louisiane aux États-Unis en 1803. Immense territoire cédé pour une somme dérisoire, symbole d’un recul impérial français vers l’ouest. Le théâtre du traité secret doit donc quitter Paris pour New York.
Quelques mois après Roland-Garros 2019, Nadal remporte ainsi l’US Open pour la quatrième fois. L’Espagnol a donné le signal.
Puis survient l’étrange année 2020.
Le calendrier du tennis est bouleversé. L’US Open se dispute avant Roland-Garros. Et c’est précisément à New York que l’Autriche reçoit son dû : Dominic Thiem remporte le tournoi américain.
Fait troublant : entre l’US Open 2019 de Nadal et celui de Thiem en 2020, aucun autre Grand Chelem n’est remporté par l’Espagnol. Roland-Garros 2020 n’arrivera qu’après le sacre autrichien. Comme si la mécanique exigeait d’abord l’hommage à l’Autriche avant que Paris ne puisse reprendre son cours normal.
Le traité est respecté.
Et il reste une dernière étape.
Medvedev contre le destin
En 2021, tout semble écrit pour Novak Djokovic. Le Serbe est en route vers le Grand Chelem calendaire. Une victoire à New York lui offrirait un accomplissement historique. C'est pour lui l'opportunité rêvée de devenir l'égal du légendaire Rod Laver, seul à avoir réussi ce carton plein dans l'ère Open.
Le monde du tennis entier attend ce couronnement.
Mais le traité de Presbourg possède ses propres règles. Puisque Rafael d'Espagne a remporté l'US Open en 2019, puisque derrière Dominic d'Autriche lui a succédé en 2020, c'est un Russe qui est attendu pour le relever en 2021.
L’Autriche se souvient alors que Djokovic n’est pas russe.
Il faut donc appeler un héritier conforme au pacte.
Ce sera Daniil Medvedev.
Le Russe écrase Djokovic en finale et met fin au rêve du Grand Chelem. Une fois encore, la transmission est accomplie.
Espagne.
Autriche.
Russie.
Le cycle s’est répété, vingt-cinq ans plus tard.
Rasta Racket
Mais le traité de Presbourg contient une autre conséquence, plus discrète encore.
L’Europe coalisée contre Napoléon aurait fini par former un véritable blocus symbolique autour de Paris. Dès lors, les grandes nations du continent auraient plus ou moins consciemment (plutôt moins que plus, sans doute) participé à une même logique : empêcher les Français de reprendre la main sur leur propre trophée.
Depuis des décennies, Roland-Garros semble effectivement fermé aux joueurs français.
Depuis 1983.
Noah aura évité le naufrage de sa nation dans le palmarès, pas parce qu'il était le seul homme juste au milieu d'un peuple français comme le fut son homonyme plusieurs milliers d'années auparavant, mais parce que son arche aura navigué jusqu'à la finale sans croiser un seul pavillon de la Ligue de Presbourg, ni Autrichien, ni Espagnol, ni Russe, ni Allemand, ni Anglais. Yannick Noah traverse le tournoi par une route immaculée vis-à-vis des nations du pacte. Le verrou continental semble momentanément desserré.
Surtout, Noah apparaît comme une figure extérieure aux vieux codes européens. Avec sa coupe rasta, il ressemble moins à un héritier des empires continentaux qu’à un personnage paré d'exotisme pour venir à Paris déjouer leurs règles.
C’est le Rasta Racket.
Clin d’œil évident à Cool Runnings, connu en France sous le nom Rasta Rocket, cette histoire vraie de sportifs inattendus venant perturber un univers qui ne semblait pas fait pour eux.
Comme les Jamaïcains du bobsleigh, Noah surgit là où personne ne l’attendait.
Coiffé d’une coupe rasta, il peut enfin toucher la Coupe des Mousquetaires.
Depuis, aucun Français n’a réussi à reproduire l’exploit.
Coincer ou danser
Évidemment, tout cela n’est qu’une fable.
Les statistiques ne prouvent rien. Les coïncidences n’obéissent à aucun traité secret. Et pourtant, certaines d’entre elles sont si entrainantes qu’elles donnent envie d’être racontées.
Car face aux coïncidences de l’Histoire, il existe deux attitudes. Il y a ceux qui coincent. Et il y a ceux qui dansent. Nous, à Chronopen-Tennis, nous faisons le choix de danser.