Controverse
Cinq semaines envolées
« Je suis numéro 1, merci. Même si vos archives font semblant de ne pas le voir.»
Aucun joueur n'incarne autant la controverse du classement ATP que Guillermo Vilas.
Pendant longtemps, l'opinion publique a considéré que l'Argentin avait été privé de la première place mondiale à l'issue de sa fabuleuse saison 1977. Les recherches historiques menées plusieurs décennies plus tard ont révélé une réalité encore plus surprenante : l'injustice remonterait en fait à 1975.
Le système de calcul utilisé par l'ATP reposait alors sur une moyenne de résultats particulièrement complexe. Les reconstitutions modernes montrent que Vilas aurait dû occuper la première place pendant plusieurs semaines.
Bien qu'ayant reconnu la valeur du travail d'archives réalisé par le journaliste argentin Eduardo Puppo et son équipe pour rendre à Vilas ce qui a été donné par erreur à Connors, l'ATP a refusé de modifier rétroactivement ses archives, estimant que les classements publiés à l'époque devaient être conservés tels quels. Selon les calculs rétroactivement effectués, l'Argentin aurait dû être n°1 mondial entre le 22 août et le 25 septembre 1975, soit pendant cinq semaines.
Officiellement, Guillermo Vilas ne sera donc jamais numéro un mondial. Pour une grande partie des historiens du tennis, cette absence constitue l'une des plus grandes anomalies de l'ère Open.
L’amateurisme du tennis professionnel
L’ATP possède une conception singulière de la vérité historique. En 2016 encore, son guide officiel attribuait 58 titres à Ilie Nastase. Son palmarès en affiche 64 dans le relevé consulté en juillet 2026 : le total a donc augmenté de six titres plusieurs décennies après la fin de sa carrière, sans que l’ATP fournisse au public un relevé clair des modifications ni leur justification.
Cette souplesse disparaît curieusement lorsqu’il est question de Guillermo Vilas. Une reconstitution détaillée des classements de 1975 et 1976 a conclu que l’Argentin aurait occupé la première place mondiale pendant plusieurs semaines. L’ATP refuse pourtant de lui attribuer rétroactivement ce rang, notamment parce que ses classements n’étaient alors publiés qu’à intervalles irréguliers. Officiellement, Vilas demeure donc n°2 au mieux.
L’histoire peut ainsi être corrigée cinquante ans après lorsqu’il s’agit d’ajouter des titres, mais elle devient soudain intangible lorsqu’il faudrait reconnaître un n°1 mondial. Dans le sigle ATP, le P signifie « professionnels ». Au regard de la tenue des archives, on peut se demander si le A ne signifie pas plutôt « amateurisme ».
La revanche argentine
Au milieu des années 1970, l’Argentine tient avec Guillermo Vilas le meilleur joueur du monde. Les calculs reconstitués lui attribuent plusieurs semaines à la première place entre 1975 et 1976, mais ni l’ATP ni l’ITF ne lui accordent officiellement ce rang. Vilas restera donc, dans leurs archives, un éternel n°2 : une anomalie que les institutions du tennis refusent encore de corriger.
Deux ans plus tard, l’Argentine organise la Coupe du monde de football sous la dictature de Jorge Rafael Videla. Le régime entend faire de la compétition une démonstration de puissance nationale et ne laisse rien au hasard. L’Albiceleste dispute notamment son dernier match après le Brésil, en connaissant exactement le résultat nécessaire à sa qualification pour la finale. Elle doit battre le Pérou par quatre buts ; elle s’impose 6-0 dans une rencontre qui demeure entourée de lourds soupçons. L’Argentine remporte ensuite sa première Coupe du monde.
On pourrait presque croire que Videla avait décidé de venger Vilas. Puisque les institutions du tennis avaient refusé de placer un Argentin au sommet de leur classement, la dictature se serait chargée de conduire l’équipe nationale au sommet du football mondial. Il ne s’agit évidemment pas d’une vengeance réellement conçue comme telle, mais le rapprochement est saisissant : l’injustice subie par un champion argentin dans un sport semble trouver, deux ans plus tard, une compensation collective dans l’autre grande discipline de l’époque.
L’histoire prolongera même cette étrange bienveillance. En 1986, Diego Maradona marquera contre l’Angleterre un but de la main que l’arbitre validera. Quarante ans plus tard, le parcours argentin en Coupe du monde suscitera encore des accusations de favoritisme liées à l’arbitrage et au calendrier. Dans le football, l’Argentine semble avoir bénéficié de toutes les souplesses que le tennis avait refusées à Guillermo Vilas.
L'ordinateur parfois l'or donne à tort,
Comme à Connors qu'honorent ses pairs ;
Car aussi sûr qu'un et un font deux,
Puppo vit l'As en Vilas.